ANGELS IN AMERICA, de Tony Kushner


Conservatoire et réservoir, la Comédie-Française du XXIème marche sur ses deux jambes.

Voici un spectacle de beauté tragique, d’histoire d’un présent presque passé, une envolée lyrique et baroque au-dessus de Manhattan.

New York. 1985. La peste sexuelle vient de s’abattre sur l’Amérique.

Deux amants, Louis et Prior. L’un est sain, l’autre pas. Louis a peur. Il veut partir. Un jeune couple, Joe et Harper. Lui est avocat, très attiré par le premier sexe, elle, se réfugie dans une fantaisie fofolle favorisée par les anti-dépresseurs.

Joe est convoité par le redoutable et brillant Roy Cohn, diabolique homme de pouvoir, homosexuel de tranchée, nationaliste virulent.

Lui aussi est contaminé, et, bientôt va tomber dans la maladie et connaître la déchéance du corps. Veillera sur lui un ange d’Harlem, Belize, un gai baroque qui célèbre encore la vie dans les mouroirs de l’impuissance médicale.

Quant à Joe, il lui faut se découvrir et se recevoir. Anges, trop occupés à faire voyager les âmes, occupez-vous des vivants !

Cette pièce inclassable, sorte de « West sida story », puissante comme une vague géante, jette sur la scène ces figures désignées, ces héros de leur destin, qui n’en demandaient pas tant, révélant leur humanité farouche et fragile.

C’est fort, sans guimauve, sans gémissements, sans morale bienveillante ou autre sucrerie à donuts. Le verbe tranche les protagonistes en deux pour apercevoir leur écorché.

La mise en scène d’Arnaud Desplechin fonctionne à merveille, la scénographie de Rudy Sabounghy est visuellement superbe et limpide, avec des évocations oniriques de New York, à la manière d’ »Un Américain à Paris ».

Quant à la troupe, quelle extase : Christophe Montenez, éblouissant en jeune homme fragile, tiraillé, empaillé, embrasé, Michel Vuillermoz en « honteuse » virile, carnassière et tellement humaine, sans oublier Clément Hervieu-Léger si troublant en éphèbe condamné à mort, ange boiteux et fou de rage du repli de ses ailes, Jérémy Lopez, l’homme qui a peur et qui veut aimer, Jennifer Decker en droguée douce et destructrice, Gaël Kamilindi, en infirmier qui soigne amoureusement même qui le nie, flammèche de la joie de vivre. On n’oubliera pas Dominique Blanc : elle est partout, en composition, en travestissement, inouïe, à chacun de la démasquer…

Cet opéra où tout le monde vit et meurt, et revit, et succombe, emporte comme un ruisseau, célèbre la vie dans ce qu’elle a d’irréductible ; une fois, un seul jeu, un passage.

C’est vraiment ça le théâtre.

CL Morel

Comédie-Française , 1 place Colette, Paris Ier. M° Palais-Royal ou Pyramides. Location : 01 44 58 15 15. En alternance. Jusqu’au 27 mars.


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