ELECTRE/ORESTE d’Euripide


Monter un drame antique, aujourd’hui, impose d’établir un silence puissant, aspirant le bruit du monde. La pierre, alors, s’anime.


Quatre siècles avant Jésus-Christ.


Agamemnon, de retour de guerre, est assassiné par Clytemnestre, sa femme, la reine, avec l’aide de son amant, Egisthe. Leur fille, Electre, reléguée dans les faubourgs d’Argos, vivant misérablement en compagnie d’un mari de basse extraction, espère le retour de son frère Oreste, qui la vengera. Lorsque celui revient, sept ans plus tard, il tue l’usurpateur, son beau-père, et est même poussé par sa sœur à occire sa mère. Le jeune homme, couvert de sang, perd la raison, tandis qu’Argos demande la mise à mort des bouchers. Leur oncle, Ménélas, tente alors de les protéger de la fureur populaire. Le sang appelle le sang et il faudra l’intervention des dieux pour assécher ce fleuve rouge.


La beauté de la langue est préservée par la traduction sans trivialité ni anachronisme - cela devient rare- de Marie Delcourt-Curvers, qu’il faut féliciter. Les images sont barbares : scène de mutilation sexuelle de cadavre, boue, lumières d’incendie (Jan Versweyveld) : la violence intimide et le sang apparait, volontairement, comme la purification du mensonge. Les personnes impressionnables sont prévenues.


La mise en scène d’Ivo van Hove, au service de l’œuvre, se situe dans la continuité des « Damnés ». Il sépare ceux qui vivent dans la boue de ceux contraints d’y descendre un instant, ceux qui dirigent le peuple. Elsa Lepoivre, Clytemnestre, évoque l’Ingrid Thulin, baronne von Essenbeck des « Damnés » (le film admirable de Visconti), magistrale. Oreste, c’est Christophe Montenez, gigantesque, à son habitude, qui se réinvente et porte l’art dramatique à l’incandescence. L’ami de cœur, Pylade, est incarné par la grâce de Loïc Corbery. Didier Sandre intervient comme une statue du Commandeur, parfait de dignité âpre. Hystérique, garçonne, profanatrice, Suliane Brahim s’empare d’Electre avec sauvagerie et douleur. Mention spéciale à Denys Podalydès, Ménélas.


Chute en enfer, sauvetage des dieux après un voyage en humanité âcre et fatale, cette démonstration bouleverse et surprend par sa fidélité à l’effroi .


CL Morel

Comédie-Française, 1, place Colette, Paris Ier, métro : Palais-Royal ou Pyramides. Location : 01 44 58 15 15. En alternance. Jusqu’au 3 juillet 2019.


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