TRISTESSE ANIMAL NOIR d’Anja Hilling


Que se passe-t-il dans la tête de l’auteure Anja Hilling pour faire le tour d’un sujet sans jamais s’y brûler, comme si elle demeurait imperméable à toute combustion du corps par l’esprit ? Car si sa matière verbale est dense, riche, à la fois crue et bavarde, elle semble être une matière froide, quasi clinique, qui ne parvient jamais à se fixer ni sur la chair des personnages ni dans leur regard. Pareille à la volonté d’un égo qui, pour se donner de la valeur aux yeux des autres, créé une distance de prétention, rendant invisible tout ce qui fabrique un être humain.


Il est vrai aussi que ce texte est avant tout construit comme un récit, parfois monocorde, parfois traité sous forme de dialogue, qu’il n’est pas à situer dans la veine bien vivante des Lagarce, Koltès et autres. Bien au contraire, il est dans celle de la déconstruction, de la dégéocalisation des rapports, les faisant disparaître alors qu’ils viennent à peine d’éclore. Par chance, cette prodigieuse ineptie pour un texte de théâtre est traitée différemment par Grégory Fernandes, qui a su mettre son jeune talent au service d’un vrai théâtre de reconstruction après un feu destructeur. Le feu dans ce texte n’étant pas forcément celui auquel on pense.


Plutôt que d’évoquer la première partie de la pièce, qui malheureusement souffre d’un traitement trop rapide, comme si dans l’esprit même du metteur en scène elle n’avait que l’importance d’une absurde et inutile situation – ce qui n’est pas tout à fait faux -, il serait intéressant de s’attarder sur les charnières entre les autres parties. Puisque c’est à ces niveaux que les personnages sont les plus vulnérables, qu’ils se disloquent en même temps que se volatilisent leurs confidences dans l’espace confiné d’un feu de forêt sur le point de s’achever, après avoir consumé de malheureuses petites existences. Ainsi, passons-nous du tableau des six amis dans l’errance d’une sombre nature au goût de cendre, à celui d’une fête salvatrice puis apocalyptique, en passant par l’impulsion des désirs ardents jusqu’alors non-dits ou très peu vécus.


C’est d’ailleurs ce que l’on retiendra le plus dans cette histoire ; les associations des sentiments intimes par individus interposés. Puisque l’auteure ne va jamais jusqu’au bout, pas vraiment, ou alors pour faire mourir trop tôt la crudité de ses mots. D’ailleurs, peut-on regretter que Grégory Fernandes préfère les faire ressortir à renforts de sons, judicieux, mais trop omniprésents, de vidéo pas toujours heureuse, de procédés maintes fois utilisés dans des mises en scène de ses paires, dont certaines ont influencé ce surrégime dramatique. À l’image de cette nudité moyennement assumée, comme s’il avait pris conscience qu’une sophistication scénique excessive affaiblissait le sujet, sans toutefois vouloir le corriger. Et après tout, pourquoi lui en vouloir ; ils sont jeunes, bien que loin de la quarantaine suggérée par l’auteure, et par conséquent veulent consumer de la chair à défaut des mots.


Quoi qu’il en soit, il est évident que nous assistons à l’émergence d’une véritable troupe, pleine de promesses, de convictions, de certitudes (espérons pas trop), qu’il faudra suivre de près. Sous condition toutefois, qu’à l’avenir, leurs choix se portent sur des textes contemporains capables de faire ressortir et leurs atouts organiques et leurs engagements intellectuels. En clair, qu’ils prennent des risques et non pas la voie d’une esthétisation primant sur le sens.

À découvrir évidemment !

Une pièce d’Anja Hilling - Traduction de Sylvia Berutti-Ronelt en collaboration avec Jean-Claude Berutti - Mise en scène et scénographie - Grégory Fernandes - Assistante à la mise en scène - Claire Barrabès - Dramaturgie - Raphaël Thet - Lumières - Stéphane Deschamps - Vidéo - Julien Dubuc - Son - Samuel Mazzotti - Costumes - Émilie Hug – avec Claire Barrabès – Clément Beauvoir - Laurent Cogez - Grégory Fernandes - Pascal Neyron - Yoann Parize - Marie Quiquempois et Lou Wenzel


Anne Champaigne


Théâtre de l’Atalante, 10 place Charles Dullin, 75018 Paris. Les lundis, mercredis et vendredis à 20h30 - Les jeudis et samedis à 19h00 - Les dimanches à 17h00 - Relâche les mardis. Du mercredi 13 septembre au lundi 2 octobre 2017

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